LADJALI, Cécile/Illettré

Actes sud, 2016 (Domaine français)

Illettré raconte l’histoire de Léo, vingt ans, discret jeune homme de la cité Gagarine, porte de Saint-Ouen, qui chaque matin pointe à l’usine et s’installe devant sa presse ou son massicot. Dans le vacarme de l’atelier d’imprimerie, toute la journée défi lent des lettres que Léo identifie vaguement à leur forme. Élevé par une grand-mère analphabète, qui a inconsciemment maintenu au-dessus de lui la chape de plomb de l’ignorance, il a quitté le collège à treize ans, régressé et vite oublié les rudiments appris à l’école. Puis les choses écrites lui sont devenues peu à peu de menaçantes énigmes. Désormais, sa vie d’adulte est entravée par cette tare invisible qui grippe tant ses sentiments que ses actes et l’oblige à tromper les apparences, notamment face à sa jolie voisine, Sibylle, l’infirmière venue le soigner après un accident. Réapprendre à lire ? Renouer avec les mots ? En lui et autour de lui la bonne volonté est sensible, mais la tâche est ardue et l’incapacité de Léo renvoie vite chacun à la réalité de ses manques : le ciel semble se refermer lentement devant celui que les signes fuient et que l’humanité des autres ignore.

J’ai été très émue par cette histoire qui nous montre les handicaps que doivent surmonter les gens frappés par l'illettrisme. Que s’est-il passé dans la vie de Léo pour qu’il ne sache ni lire ni écrire ? Le personnage de Léo se débat entre honte et colère dans un monde où lire, écrire et compter est indispensable pour exister. L’ironie du sort est que Léo travaille dans une imprimerie. Tous les jours il voit des signes qu’il ne peut déchiffrer…Et c’est l’accident. Malgré des personnes bienveillantes : Sybille sa jolie voisine (dont il est amoureux), Mme Ancelme, la gardienne, François, « le drôle de gars de l’immeuble d’en face », il peine à exister. Réapprendre les codes de la lecture et de l’écriture ? Sibylle l’entreprend. C'est une histoire touchante et tragique très bien écrite et cela m'a renvoyé immédiatement à ma petite personne et mes proches et notamment mes petits-enfants : quelle chance nous avons d'avoir acquis ces savoirs !!!! Sujet rarement traité dans la fiction, ce livre est une vraie réussite, l’auteur à de l’empathie pour son personnage. Un livre majeur pour comprendre l’illettrisme qui frappe encore aujourd’hui au XXIè siècle de nombreuses personnes.

 

LAGERLOF, Selma/ Le Banni

Actes sud, 1999
trad. du suédois
par Marc de Gouvenain, Lena Grumbach

 Telle est la malédiction qui poursuit Sven Elversson : on croit savoir qu’au cours d’une expédition polaire qui a tourné au désastre, il aurait mangé de la chair humaine. De retour dans son île natale, il est livré à la réprobation publique par le pasteur du village. Désormais, quels que soient ses efforts pour se racheter, Sven fera figure de coupable, même aux yeux de la jolie femme du pasteur, qui ne peut démêler les troubles sentiments que le "banni" lui inspire… C’est d’abord le réalisme des situations qui sont décrites, qui frappe à la lecture de ce roman : passion, jalousie… Ainsi que les thèmes abordés tels que la culpabilité, la rédemption, l’amour interdit et enfin la compassion.

 

LE CLEZIO, Jean-Marie Gustave/ Le Chercheur d’or

Gallimard, 1985 (Blanche)

Le narrateur Alexis a huit ans quand il assiste avec sa sœur Laure à la faillite de son père et à la folle édification d'un rêve : retrouver l'or du Corsaire, caché à Rodrigues. Adolescent, il quitte l'île Maurice à bord du schooner Zeta et part à la recherche du trésor. Quête chimérique, désespérée. Seul l'amour silencieux de la jeune «manaf» Ouma arrache Alexis à la solitude. Puis c'est la guerre, qu'il passe en France (dans l'armée anglaise). De retour en 1922 à l'île Maurice, il rejoint Laure et assiste à la mort de Mam. Il se replie à Mananava. Mais Ouma lui échappe, disparaît. Alexis aura mis trente ans à comprendre qu'il n'y a de trésor qu'au fond de soi, dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde.

Très beau roman d’apprentissage, de rêve enfoui. Il célèbre aussi la beauté de l’île Maurice, son île natale. J.M G. Le Clézio a reçu le Prix Nobel de littérature en 2008.

Tempête : deux novellas

Gallimard, 2014 (Blanche)

 Deux nouvelles contemporaines : la première nous conte le retour d’un journaliste dans l’île d’Udo, au Japon. Il y a trente ans, il y est venu avec Mary (son amoureuse), chanteuse de jazz. Un jour, elle part nager (malgré la tempête) et disparaît…Décidé à rencontrer ses démons et les dompter, il rencontre June, jeune adolescente métisse (elle n’a pas de père) de 13 ans qui vit avec sa mère. Deuxième nouvelle : « Une femme sans identité », nous mène de Takoradi, ville africaine, à Paris en métropole. Rachel, 8 ans, est née d’un viol. Lors d’une dispute entre ses parents, elle apprend la vérité sur sa naissance. Mme Badou qui lui tient lieu de mère, la déteste et son père l’ignore. Désormais, plus rien ne sera comme avant. Bibi, sa jeune sœur est son seul lien affectif. Un jour, la famille Badou doit retourner en métropole. Rachel découvre alors un monde inconnu, celui de l’exil. June et Rachel, deux femmes à la recherche de leur identité. Deux très beaux textes.

LEVISON, Iain/ Tribulations d’un précaire

Liana Levi, 2009 (Piccolo)
trad. de l’anglais (Américain) par Franchita Gonzalez Battle

 Tribulations d’un précaire est un récit écrit à la première personne. Avec un regard acéré et décalé sur le monde du travail, l’auteur relate avec un humour noir et décapant les petits boulots qu’il a été amené à exercer aux États-Unis pour survivre, après un passage dans l’armée et un diplôme de lettres. Aucune des compétences acquises ne lui servira jamais… Ni pour transporter câbles et cafés lors du tournage d’un film underground, découper des poissons dans un supermarché de luxe, remplir des cuves de fuel ou conduire un camion de déménagement... Ni pour les travaux de forçat de la pêche en Alaska aux côtés de travailleurs immigrés.

Grinçant. À lire bien confortablement dans son fauteuil préféré !

Ils savent tout de vous

Liana Levi, 2015 trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzalez Battle

C’est l’histoire de Snowe, flic dans le Michigan, qui un beau matin s’aperçoit qu’il peut lire dans les pensées des gens « Lève-toi », dit Snowe, et le gamin répétait « Mon Dieu, Mon Dieu, oh merde, je savais que c’était une mauvaise idée ». Snowe se demandait « soit c’était un don, soit il devenait fou » Et puis, il remporte des petits succès et ça l’aide à résoudre des enquêtes rapidement et d’arrêter de faux innocents. Seulement, à des kilomètres de là, un homme nommé Denny a le même syndrome, mais il est en prison… Bon roman (peut-être pas le meilleur de Levison, le départ est un peu lent) dont le thème « sommes-nous sous surveillance ? » est très actuel et nous emmène dans une sorte de manipulation dans les hautes sphères de l’Etat qui se déroule crescendo. En somme c’est un tableau de l’Amérique ordinaire que nous dresse Levison. Et cela peut inquiéter tout un chacun !

LESBRE, Michèle/ Que la nuit demeure

Babel, 2008

André Martin, flic banal, confronté au deuil impossible de sa fille suicidée, est amené à interroger une jeune femme qui est le sosie de sa fille. Entre eux s’installe un jeu dangereux - lui prolonge les interrogatoires – dans l’impossibilité de rompre ce jeu de mémoire et de miroir – elle, perçoit en lui un confident  qu’elle recherchait. Michèle Lesbre nous conte l’histoire de ses personnages en alternant passé/présent – véritable fouille de l’esprit psychologique de ces êtres en souffrance. De la belle ouvrage.

 

LONDON, Jack/ Construire un feu

Une histoire de Grand Nord, de blizzard, de nature hostile, de survie, comme Jack London sait les écrire. Par moins 50 °C, un homme, seul et sans bagages, marche dans la neige pour rejoindre une concession où il doit retrouver ses compagnons. Il est suivi par un chien-loup de traîneau. Le froid devient de plus en plus terrible et l’homme entreprend de faire un feu, mais encore faut-il le pouvoir. Le chien assiste à la lutte de l’homme contre le froid. Un texte d’une force terrible dans la série des Récits du Klondike.

À signaler une très belle édition chez Actes sud jeunesse, 1997.- traduit de l'américain par Christine Le Boeuf ; ill. de Nathanaël Vogel. Magnifiques illustrations, qui mettent le texte à la portée des jeunes

LOTI, Pierre/ Pêcheur d’Islande

Le Livre de poche, 1999
Préface, commentaires et notes d'Alain Buisine

 Entre Gaud, fille d’un gros commerçant de Paimpol, et Yann, le pêcheur, il y a bien des obstacles : la différence des conditions et des fortunes, bien sûr ; mais aussi la timidité farouche du jeune homme, de ceux qu’on nomme les « Islandais » parce que, chaque année, leurs bateaux affrontent, durant des semaines, les tempêtes et les dangers de la mer du Nord. C’est l’histoire d’un amour longtemps jugé impossible que nous conte ce roman, publié en 1886, et depuis lors redécouvert et admiré par plusieurs générations. Mais c’est surtout un grand drame de la mer, et l’une des expressions les plus abouties de ce thème éternel. Marin lui-même, Pierre Loti y déploie une poésie puissante, saisissante de vérité, pour dépeindre la rude vie des pêcheurs, l’âpre solitude des landes bretonnes, le départ des barques, la présence fascinante et menaçante de l’océan.

 

 

LOUIS, Édouard/ En finir avec Eddy Bellegueule

Seuil, 2014

"Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là ? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici." En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Ce livre, je l’ai pris en pleine gueule ! Pleine d’empathie pour Eddy en me disant « Ce n’est pas possible » cette violence, partout : en famille, à l’école, au village. C’est un roman du genre autobiographique. Dès la première page on sait que l’écriture d’Edouard Louis sera sans concession, il ne nous épargne rien de ses humiliations et violences subies dès sa prime jeunesse. Eddy dérange […] Mes parents appelaient ça des airs, ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s’interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse […]. Parfois j’ai eu des « hauts de cœur » en lisant, c’est dire l’âpreté de ce récit. Ce que je retiendrai de ce livre – car ce n’est pas un coup de cœur à proprement parler, je n’ai pas ressenti de plaisir à cette lecture – c’est plutôt une lecture choc. L’auteur dissèque méthodiquement les faits avec une belle écriture qui tranche avec les dialogues des différents protagonistes vivant dans une misère sociale et culturelle terrible. Le miracle c’est qu’Eddy aura l’intelligence et la force de saisir toutes les opportunités pour se sortir de cette vie qu’il rejette de tous ses pores. Il découvrira le théâtre, entrera au lycée en internat loin de sa famille et du « village ». Un premier roman qui ne laisse pas indifférent loin de là. 

LOWRY, Lois/ Le Passeur

Ecole des Loisirs, 1992 (Médium) trad. de l’américain par Frédérique Pressmann

  Ados à partir de 12/13 ans

Dans le monde où vit Jonas, la guerre, la pauvreté, le chômage, le divorce n'existent pas. Les inégalités n'existent pas. la désobéissance et la révolte n'existent pas. L'harmonie règne dans les cellules familiales constituées avec soin par le comité des sages. Les personnes trop âgées, ainsi que les nouveaux-nés inaptes sont "élargis", personne ne sait exactement ce que cela veut dire. Dans la communauté, une seule personne détient véritablement le savoir : c'est le dépositaire de la mémoire. Lui seul sait comment était le monde, des générations plus tôt, quand il y avait encore des animaux, quand l'œil humain pouvait encore voir les couleurs, quand les gens tombaient amoureux. Dans quelques jours, Jonas aura douze ans. Au cours d'une grande cérémonie, il se verra attribuer, comme tous les enfants de son âge, sa future fonction dans la communauté. Jonas ne sait pas encore qu'il est unique. Un destin extraordinaire l'attend. Un destin qui peut le détruire.

Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Louis Aragon), et est-ce ainsi que nous voulons vivre pourrais-je ajouter ! Là est la question. C’est un roman qui fait réfléchir sur le monde où nous vivons et de l’importance de notre liberté de pensée et d’agir. Dommage qu’il soit uniquement édité en collection jeunesse car il est passionnant et je pense que beaucoup d’adultes apprécieraient de le lire. Alors parents lisez-le et ensuite faîtes-le lire à vos ados. 

LOZEREC’H, Brigitte/ Traits pour traits

Belfond, 2009

Paris, début du XXème s. Mathilde Lewly, de père anglais et de mère française est peintre.

Mathilde n’est pas jeune fille à se résigner et malgré la désapprobation de sa mère elle s’engage dans la création envers et contre tous aidée par son jeune époux, peintre également.

Commence alors la vie d’artiste pour le couple qui crée de concert, galvanisés par l’avant-garde à laquelle ils appartiennent. Seule ombre dans cette vie ardente, la jeune sœur Eugénie, dévorée par la jalousie et la réussite de sa sœur aînée s’immisce dans sa vie, encouragée par sa mère. Une rivalité inéluctable s’engage entre les deux sœurs, faite parfois de sentiments ambigus, entre devoir, culpabilité et haine de la part de Matilde… Roman dense avec des personnages forts durant une époque qui connaîtra la guerre.

LURIE, Alison/La Vérité sur Lorin Jones

Rivages, 1990
trad. de l'Anglais
(Etats-Unis)
par Sophie Mayoux

Qui est donc Lorin Jones, cette jeune femme disparue mystérieusement à Key West en 1969 et dont l'œuvre de peintre a peu à peu sombré dans l'oubli ? A cette question, Polly Alter, une jeune historienne de l'art new-yorkaise, a décidé de répondre, non sans mêler ses propres préjugés à son entreprise biographique. D'emblée, elle est convaincue que l'une des raisons de l'éclipse brutale de Lorin Jones est due au chauvinisme et à l'égoïsme des hommes de son entourage. Polly Alter trouve cette analyse d'autant plus justifiée, qu'après un divorce, elle se retrouve elle-même au centre d'une réflexion féministe sur sa propre vie. Au fil de ses interviews, Polly Alter connaît toutes les surprises du biographe. De l'identification passionnée, son enquête policière tourne à l'obsession puis au rejet de son personnage. Les deux vies parallèles de Polly Alter et de Lorin Jones, au lieu de converger, divergent progressivement.

Derrière le titre ironique de son roman, Alison Lurie montre l'arbitraire et les prétentions ridicules de tout biographe à vouloir déchiffrer la "vérité" d'une existence donnée. A la fois roman policier, parodie biographique et roman postféministe, La Vérité sur Lorin Jones confirme le génie comique de Alison Lurie.