VALLEJO, François/ Les sœurs Brelan

Seuil, 2013 (Points)

Années 50.Les trois sœurs Brelan se retrouvent orphelines de leur dernier parent, en l’occurrence leur père. Leur tante veut les mettre sous tutelle et espère bien ainsi habiter la maison de feu son frère. Mais les sœurs Brelan ne l’entendent pas de cette oreille, elles se veulent libres et vont tout faire pour le rester. Elles ont en commun d’être nées à la même date à des années d’intervalles, or Marthe l’ainée va devenir majeure et de ce fait peut faire valoir la charge de ses sœurs (avec l’aide de sa part d’héritage bien sûr !). Le juge tombe sous le charme de ces trois filles au caractère bien trempé et leur vient en aide pour qu’elles soient autonomes. Récit qui nous fait découvrir comme il était difficile d’être une femme libre dans ces années-là. Vallejo dissèque les caractères psychologiques des sœurs Brelan et on suit cette saga familiale jusqu’à la chute du mur de Berlin. Très bon roman.

VANN, David/ Sukkwan island

Gallmeister, 2010
trad. de l’américain
par Laura Derakinski

Terrible livre que celui-là. Alaska du Sud. Un père après des échecs successifs emmène son fils de 13 ans sur cette île sauvage isolée de tout, pour, croit-il prendre un nouveau départ. Très vite on s’aperçoit que ce père est immature et l’on assiste inexorablement à une véritable descente aux enfers du père et du fils. Ce fils qui entend chaque nuit son père sangloter. Le dicton l’homme est un loup pour l’homme prend dans ce roman toute sa dimension. Ce livre est aussi une réflexion sur les relations père/fils et la lâcheté. L’empathie pour les personnages est totale et l’écriture de ce jeune auteur nous suggère des images et émotions fortes. Âmes sensibles s’abstenir !

Désolations

Gallimard, 2011 - trad. de l’américain par Laure Dérajinski

Second livre de cet auteur américain originaire de l’Alaska qu’il décrit si bien. Désolations est aussi puissant que Sukkwan Island paru en 2010. L’auteur y aborde les mêmes thèmes : les tourments de l’âme humaine, la solitude, la difficulté de l’amour sur fond de paysages grandioses… Irène et Gary vivent en Alaska depuis toujours, ont élevé leurs enfants devenus adultes. Gary veut réaliser son rêve de toujours – c’est devenu une obsession - : construire sa cabane sur un îlot éloigné du monde et y vivre une année durant. Malgré des maux de tête épouvantables qui l’assaillent et n’adhérant pas au projet de son mari, Irène le suit dans son obsession comme enchaîné à lui pour ne pas le perdre. Le couple Irène/Gary est disséqué au scalpel. La chute ne sera pas aussi brutale, surprenante et inacceptable que dans son précédent roman Sukkwan Island mais tout aussi inexorable. Du grand art.

VERNE, Jules/ Le Chancellor

Actes sud, 2004, (Mondes connus et inconnus)
ill. de Ludovic Debeurme

Cette histoire s’inspire d’une tragédie maritime et est peut-être le roman le plus noir que Jules Verne ait écrit. Tout le génie de Verne réside dans le suspense, car le lecteur découvre les événements en même temps que le narrateur qui nous avertit d’emblée : « Je rédige ces notes jour à jour et, au moment où j’écris, je n’en sais pas plus que ceux qui lisent ce journal ». Le célèbre et funeste Radeau de la Méduse revisité par Jules Verne est tout simplement haletant. (Re) Découvrez ce roman qui mérite une place de choix dans la bibliographie de l’auteur de l’Ile mystérieuse. Les personnages à grosse tête peints et dessinés par Ludovic Debeurme renforcent la tension et la tragédie qui se noue.

Le phare du bout du monde

Seuil, 2003 (Points virgule)
1ère éd. 1906

L’île des Etats : un territoire désertique au large de la Terre de feu. Un phare qui vient d’être inauguré afin d’ouvrir la route du Cap Horn aux navires. Les trois gardiens voient s’éloigner le bateau qui vient de les déposer sur ce coin de terre pour quatre mois. Ils font une étrange découverte : d’autres hommes occupent ce bout du monde… Deux des gardiens sont assassinées… Qu’adviendra-t-il du troisième ? Le danger ne vient pas seulement de la mer et des ouragans…

Les Naufragés du « Jonathan »

Les Naufragés du « Jonathan » est un roman de Jules Verne remanié par son fils Michel Verne, paru en 1909.

Amérique du sud. Dans l’île de Host à l’extrême sud, où s'est retiré par amour de la liberté le Kaw-djer. Ce personnage est un anarchiste convaincu « Ni dieu, ni maître ». Le naufrage d'un bateau « Le Jonathan » ayant à son bord un millier d'émigrants vient troubler sa vie. Les naufragés sont incapables d’assurer et d’organiser leur survie au point que le Kaw-djer devient un « chef naturel » contrairement à ses convictions. Cette micro-société reconstituée vivra des crises de pouvoir, de jalousie et de violence. Ce roman est aussi une réflexion sur l’échec de l’utopie anarchiste.

VIGAN, Delphine de/ Les Heures souterraines

JC Lattès, 2009

Delphine de Vigan nous conte l’histoire de deux personnages qui pourraient se rencontrer : d’un côté Mathilde, cadre dans une grande société, très impliquée dans son poste et Thibault, médecin urgentiste qui vit beaucoup dans sa voiture et absorbe toute la détresse de ses patients en même temps qu’il mène une relation amoureuse qui est sans issue. Un jour, lors d’une réunion, Mathilde ose contrer son patron Jacques. De ce jour, Mathilde ne contrôle plus rien professionnellement. Jacques insidieusement la brime, ne la concerte plus sur des dossiers. Le piège se resserre alors qu’elle espère encore que tout va rentrer dans l’ordre. Elle est victime de harcèlement moral – les mots ne sont pas dits - car Mathilde ignore et ne sait pas mettre de nom sur ce qui lui arrive. La descente aux enfers commence pour finir dans un bureau sans fenêtre et l’isolement total. Delphine de Vigan nous montre la violence urbaine et sociétale dans ce qu’elle a de plus terrifiant, l’anéantissement d’êtres humains. Roman très réaliste et très noir, à l’heure où les entreprises sont pointées du doigt quant au management qui est subi par de nombreux employés qui dans leur désespérance passent à l’acte suprême : le suicide.

On peut penser que les deux protagonistes se rencontreront, l’auteur est très habile à nous le faire croire, mais pas de happy end comme s’en défend Delphine De Vigan, qui dit-elle « cela aurait enlevé de la force au roman, cela n’aurait pas été crédible s’ils s’étaient rencontrés ».

Rien ne s’oppose à la nuit

JC Latttès, 2011

 

Dès les premières phrases, on sait que cette lecture sera chargée d’émotion « Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges. Ma mère était morte depuis plusieurs jours » L’auteur veut comprendre la douleur de vivre de sa mère et surtout écrit-elle « parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction […]. » Le récit de l’histoire familiale avec ses morts - suicidés ou non - ses secrets de famille, est entrecoupé par une véritable enquête sur la mémoire familiale : interroge ses proches, recherche des documents. Elle nous fait part de ses doutes, ses réflexions à mesure que son travail avance ce qui fait une pause dans l’immersion de la douleur pour le lecteur. Terrible livre dont on a du mal à se séparer et qui reste dans un coin de notre esprit.

D’après une histoire vraie

JC Lattès, 2015

« Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’expliquer comment notre relation s’est développée si rapidement, et de quelle manière L. a pu, en l’espace de quelques mois, occuper une place dans ma vie. L. exerçait sur moi une véritable fascination. L. m’étonnait, m’amusait, m’intriguait. M’intimidait. […] L. exerçait sur moi une douce emprise, intime et troublante, dont j’ignorais la cause et la portée. »

Après le succès, tant par les critiques, que par les lecteurs de « Rien ne s’oppose à la nuit », auquel Delphine ne s’attendait pas, une pensée la taraude « Que vais-je écrire maintenant ? ».

D’autant plus qu’elle reçoit des lettres anonymes haineuses qu’elle cache à son entourage. C’est à ce moment qu’elle rencontre au cours d’une fête, une jeune femme de même âge, qui, elle, écrit pour les autres. Cette dernière va s’immiscer dans sa vie, devenir sa confidente et son « guide » à tel point que Delphine entre en dépression et ne peut plus écrire un mot, ne serait-ce que la liste des courses ou répondre à des mèls. Je ne peux en dire plus, mais vous voyez la teneur du roman. D’ailleurs est-ce un roman ? Quelle est la limite entre la réalité et la fiction ? Delphine de Vigan nous entraîne dans une histoire vertigineuse très bien construite sur le thème de la création littéraire. Elle brouille savamment les pistes et nous surprend quand on s’y attend le moins. Au fur et à mesure de la lecture, la tension monte et l’on tremble pour Delphine. Excellent roman que l’on a du mal à « lâcher ».