20. nov., 2016

Le Prix Goncourt...tout savoir sur

Depuis 1903, le Prix Goncourt a couronné 114 auteur(e)s dont leur livre a été élu « meilleur livre de l’année » ! Hélas, hélas, cent fois hélas, seulement 13 femmes récompensées par ce prix prestigieux.
Il faudra attendre pas moins de 40 années, l’année 1945 – en pleine guerre mondiale - pour qu’une femme apparaisse dans cette liste ! Et c’est Elsa Triolet qui a inauguré cette liste avec son recueil de nouvelles intitulé Le premier accroc coûte 200 francs. Au vu de l’article ci-dessous de Jean Sauvageon, on peut se demander si Elsa Triolet a obtenu le Prix Goncourt pour ses qualités littéraires ou bien pour ce que ses nouvelles relatent : des évènements de la Seconde Guerre mondiale à Saint-Donat dans la Drôme où résident Elsa Triolet et Louis Aragon qui font de la Résistance intellectuelle ? Il serait intéressant de savoir les noms de ceux (et celles ?) qui étaient aussi en lice pour cette même année et combien étaient-ils ? Je n’ai pas réussi à trouver ces renseignements.

Contexte historique

Ce recueil a obtenu le prix Goncourt 1944 qui n’avait pas été attribué à l’automne précédent. Il obtient 5 voix sur 7. C’est la première fois que le prix est attribué à une femme et, de plus, pour un recueil de nouvelles.
Elsa Triolet et Louis Aragon sont « réfugiés » à Saint-Donat-sur-l’Herbasse du 1er juillet 1943 au début de septembre 1944. Malgré leurs nombreuses activités d’organisation de la Résistance intellectuelle en zone sud, ils continuent à écrire.
La nouvelle Les Amants d’Avignon avait déjà été publiée illégalement aux Éditions de Minuit, le 25 octobre 1943, sous « la signature de Laurent Daniel. Ce pseudonyme avait pour l’auteur la valeur d’une dédicace à Laurent et Danièle Casanova. Au moment où cette nouvelle a été écrite, Laurent Casanova, évadé d’Allemagne, travaillait dans la Résistance, en France, et sa femme venait d’être déportée en Silésie, où elle devait périr au camp d’Auschwitz », le 9 mai 1943. Cette nouvelle, par son titre en particulier, rappelle l’étape qu’Elsa, malade, a dû faire chez Pierre Seghers, à Villeneuve-lès-Avignon, en novembre 1942. Ensuite, elle rejoint Aragon à Comps, au-dessus de Dieulefit, dans la Drôme, dans la ferme du Lauzas. « Cette planque est une maison-ruine, au carrefour de trois communes, si bien qu’on ne savait à laquelle des trois elle appartenait. C’était comme si elle n’existait pas. ». Les Amants d’Avignon a été écrite pendant le séjour du couple à Lyon au premier semestre 1943. Pendant cette période lyonnaise, la menace « se fait de plus en plus précise. Le 21 mars, le SS Heinz Röthke, un des responsables du commandement de la Gestapo en France, envoie à la Gestapo de Marseille l’ordre "d’arrêter immédiatement la juive Elsa Kaghan dite Triolet maîtresse d’un nommé Aragon également juif". Ils doivent s’éloigner et c’est le 1er juillet 1943 qu’ils arrivent à Saint-Donat, dans la Drôme.
« Entre les voyages et les alertes diverses, dans la vie traînante du village, j’écrivis à loisir, et l’oreille aux aguets, deux nouvelles : La vie privée ou Alexis Stavsky, artiste-peintre et les Cahiers enterrés sous un pêcher […] Je parlais de quelque chose que je connaissais bien, pour quoi je n’avais pas besoin de documentation : mes personnages étaient des intellectuels. » (Préface à la clandestinité, Œuvres romanesques croisées).
La nouvelle La Vie privée ou Alexis Slavsky est datée de Saint-Donat en septembre 1943. Les évènements se déroulent sans conteste à Saint-Vallier-sur-Rhône, à une quinzaine de kilomètres de leur lieu de vie. Le nom de la commune n’est pas cité, mais plusieurs détails le confirment. Quelle autre commune pourrait avoir « l’hôtel de la Poste et du Sauvage » ? La bourgade est au bord du Rhône, de l’autre côté du fleuve, c’est Sarras dans le département de l’Ardèche. Or, la Drôme est encore dans la zone sous administration italienne et l’Ardèche occupée par les troupes allemandes. C’est la raison pour laquelle de l’autre côté du pont, on voit la sentinelle allemande. Pour parfaire le tableau, un des personnages de la nouvelle s’appelle Vallier ! Le peintre Alexis Stavsky qui ne sait même pas que la Résistance existe tente de continuer à peindre dans la tourmente et rencontre la journaliste-écrivain Louise, Résistante, que l’on retrouvera dans l’autre nouvelle Cahiers enterrés sous un pêcher. Les deux nouvelles s’emboîtent l’une dans l’autre. « Je suis seule ici, dans une petite maison d’un petit village, au cœur de la France. […] En vérité, je suis très bien ici. On m’a dit de brouiller mes traces, de rester dans un coin sans bouger, et voilà un mois que je suis ici, au calme, au chaud. Ici, personne ne viendra me surprendre, je peux écrire ce que je veux, sans risque, écrire pour moi, pour moi toute seule ! » Bien qu’elle s’en défende, qui ne reconnaîtrait pas Elsa dans la petite maison de la rue Pasteur de Saint-Donat dans ce que dit Louise ? « En attendant ce cahier d’écolier me tiendra compagnie, c’est toute mon intimité, toute ma douceur dans cette vie qui n’est que devoir, et je veux bien que cela soit un devoir exalté ». Elsa n’écrivait-elle pas toujours sur des cahiers d’écolier ! L’épisode de cacher les cahiers dans une boîte s’est réalisé réellement lorsque le 15 juin 1944, lors de l’occupation du village par les troupes allemandes, Elsa a caché ses manuscrits sous les copeaux de l’atelier de menuiserie de Gabriel Bret. Cahiers enterrés sous un pêcher est datée d’avril 1944 de Saint-Donat.
La dernière nouvelle du recueil est celle qui lui donne son titre, Le premier accroc coûte deux cents francs. Elle est datée de novembre 1944 à Paris. Elle débute par un regard sur la période vécue : « Tout est dans le plus grand désordre ; les chemins de fer, les sentiments, le ravitaillement… Est-ce pour demain, y aura-t-il un autre hiver, cela va-t-il durer encore un mois, ou un siècle ? L’espoir de la paix est suspendu au-dessus de nous comme une épée […] "Le débarquement c’est pas grand-chose après tout ?", dit quelqu’un. C’était au mois de juin. […] Et pourtant cela avait été beau quand dans le galimatias des messages personnels se glissèrent modestement les mots : "Le premier accroc coûte deux cents francs" ! Ah ! ce n’était ni sibyllin, ni drôle, c’était clair et sensé comme du français dans un discours en langue étrangère, et cela voulait dire : "Passez à l’action".
"Passez à l’action !", disait le message. Le chef est au bistrot, debout sur une chaise, l’oreille collée au poste placé très haut. Le chef est rouge. Son adjoint et l’intendant arrivent en courant de l’autre bout du village : eux aussi savaient que le premier accroc coûtait deux cents francs.
C’était en effet un des nombreux messages du 6 juin 1944, jour du débarquement de Normandie, indiquant de façon codée que la guerre changeait de forme et qu’il fallait passer à l’action à l’intérieur pour accélérer son cours. Ce message était en fait celui destiné au département voisin de l’Ardèche.
On peut se demander si une grande partie de la nouvelle est de la fiction ou un reportage sur ce qui s’est passé à Saint-Donat. Gaston Vincent, le commandant Azur, devait réceptionner un parachutage sur la commune de Margès, mais il était malade et a chargé Jean Chancel, le pharmacien – celui qui est nommé "le docteur" dans le récit – de le remplacer. Celui-ci demande à ses amis Louis Aragon et Elsa de l’accompagner. Elsa nous raconte ce qui s’est passé dans cette nuit du 14 au 15 juin 1944, la chute des containers, la réception des armes et autres colis, leur cache dans une grotte du château.
« C‘est fini. Tous les containers sont vidés. On distribue les parachutes jetés les uns sur les autres […] C’est drôle à la lumière, on voit qu’ils ne sont pas tous blancs, il y en a des vert-tendre, des roses… Ça fera de belles chemises de soie, et des robes, et des torchons quand c’est de la toile. C’est la prime aux participants, avec le chocolat et les cigarettes. […] et déjà on peut écouter les informations de sept heures et demie ».
Puis c’est le réveil douloureux de cette funeste journée du 15 juin sans que ce qui va se dérouler dans la journée puisse être rattaché à ce qui s’est passé dans la nuit. Les avions mitraillent le village dans la matinée. 1 500 soldats allemands dont les fameux « Mongols » investissent les maisons, arrêtent des otages, cassent tout, pillent, violent femmes et fillettes. Louis et Elsa fuient dans les coteaux, à l’abri des avions. Saint-Donat fera, le soir, le bilan catastrophique de la barbarie nazie. Et la nouvelle se termine ainsi : « Le 6 juin, le message "Le premier accroc coûte deux cents francs" avait annoncé le premier débarquement. Le 15 août, il y avait eu un deuxième accroc… De ce deuxième accroc, je n’ai jamais su le prix. Déjà, toute l’étoffe s’en allait en pièces, parce que dans notre impatience nous nous étions tous mis à la déchiqueter. »
La Drôme était libérée deux semaines après ce deuxième accroc.
Auteur : Jean Sauvageon
Sources : http://museedelaresistanceenligne.org/ Elsa Triolet, Le premier accroc coûte deux cents francs, Denoël, 1945. Huguette Bouchardeau, Elsa Triolet, Flammarion, 2001. Louis Aragon et Elsa Triolet en Résistance, Rencontres de Romans-sur-Isère, 12-13-14 novembre 2004, Les Annales, n° 6, de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet.

Pour celles et ceux que cela intéresse voici le lien http://www.persee.fr/ vers un article de Gisèle Shapiro Actes de la recherche en sciences sociales/ Année 1996/Volume 111 p. 3-35 « La raison littéraire [ Le champ littéraire français sous l'Occupation (1940-1944)] [article]
"Le champ littéraire français sous l'Occupation (1940-1944) "

Les autres auteures nominées sont :

- 1952: Béatrix Beck pour Léon Morin, prêtre
- 1954 : Simone de Beauvoir pour Les Mandarins
- 1962 : Anna Langfus pour Les Bagages de sable
- 1966 : Edmonde Charles-Roux pour Oublier Palerme
- 1979 : Antonine Maillet pour Pélagie-la-charrette
- 1984 : Marguerite Duras pour L'Amant
- 1996 : Pascale Roze pour Le Chasseur zéro
- 1998 : Paule Constant pour Confidence pour confidence
- 2009 : Marie Ndiaye pour Trois femmes puissantes
- 2014 : Lydie Salvayre pour Pas pleurer

Et enfin notre récipiendaire de l’année 2016, j’ai nommé Leïla Slimani pour Chanson douce, chez Gallimard, dont voici le résumé de son roman :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.
À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant. (4ème de couverture, Gallimard)
Leïla Slimani écrit sur des sujets qui ne sont pas faciles, son premier roman paru en 2014, racontait dans Le Jardin de l’ogre, l’histoire d’Adèle, jeune femme bourgeoise souffrant    d’ addiction sexuelle. Sujet tabou s’il en est.

Voici les noms des membres de l’Académie Goncourt :

Bernard Pivot, président.
Pierre Assouline, Tahar Ben Jelloun, Françoise Chandernagor, Philippe Claudel, Paule Constant, Didier Decoin, Virginie Despentes, Patrick Rambaud, Eric-Emmanuel Schmitt.
Là encore, vous constatez que la gent féminine est minoritaire !

Petite histoire du Prix Goncourt :

C’est Edmond de Goncourt (1822-1896) qui, par testament crée le Prix Goncourt en 1896. En effet après la mort de son frère Jules (1830-1870), à partir de 1885, Edmond installe chez lui « Le Grenier » sorte de salon littéraire où l’on « parlotait » le dimanche… de littérature bien sûr à la manière des salons littéraires du XVIIIème siècle. Ecrivains eux-mêmes, il ne reste essentiellement que leur fameux « Journal » écrit à quatre mains (Edmond en écrira les trois-quarts), plusieurs fois réédité, la dernière en date parue en 1989 chez Robert Laffont dans la collection Bouquins.
Le Prix Goncourt est destiné à récompenser « le meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ». C’est en 1903 que le 1er Goncourt est décerné le 21 décembre. Il est attribué à :
John-Antoine Nau/ Force ennemie .- Les Editions de l’Imprimerie Nationale de Monaco, 1903

Un homme est enfermé dans un asile d'aliénés. Est-il fou ? Ou bien sont-ce les aliénistes qu'il faudrait mettre à sa place ? Il se croit habité par un esprit d'une autre planète et tombe passionnément, follement, désespérément amoureux d'une femme, Irène, internée comme lui dans le même établissement. Il s'enfuit, elle sort de l'asile, disparaît...Il court jusqu'au bout du monde pour la retrouver... Au début du XXe siècle, quelques écrivains, et quels écrivains ! J.K. Huysmans, Octave Mirbeau, Léon Daudet, désignent ce roman fulgurant qu'est Force ennemie comme le meilleur de l'année et lui décernent le premier des prix Goncourt. Peut-être était-ce l'un des meilleurs romans du siècle entier.
(Sens critique)