29. oct., 2017

La traduction littéraire

La traduction d’un roman étranger n’est pas chose aisée. Comment traduire un texte sans dénaturer le sens de l’histoire, le ton et le rythme ? Ne dit-on pas « La critique est facile mais l’art est difficile ». C’est à l’occasion de la relecture du célèbre roman « Rebecca » de Daphné Du Maurier traduit par Anouk Neuhoff (Albin Michel, 2015) que je me suis posé quelques questions quant à cette nouvelle traduction. Le roman « Rebecca » est paru en langue originale en 1938, traduit en français par Denise Van Moppès en 1940. Cette dernière a traduit des romans d’auteurs comme Ernest Hemingway, Arthur Koestler, Henry James, Alan Paton pour ne citer que ceux-ci. 

Propos d’Anouk Neuhoff à propos du métier de traducteur :

Elle voit le métier de traducteur comme celui d'un sculpteur : «Le traducteur travaille la matière première avec les outils de sa langue natale - qu'il manie plus ou moins bien -, des outils qui diffèrent évidemment de ceux de la langue originale. Il doit se préoccuper du rythme, de la musicalité du texte en français et c'est là que sa patte de sculpteur s'exercera vraiment...» Bien qu'elle s'attaque à des textes exigeants (Kirsty Gunn, Kate Moses, Kent Haruf...), la textolâtrie n'est pas son fort. «En traduction, n'est pas Baudelaire qui veut. « La ''re-création'' est une chose que je laisse à d'autres, plus audacieux...». Le Figaro.fr par Anthony Palou (15/10/2017)

Voici le lien si vous voulez lire l’article en entier qui est fort intéressant : http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2007/04/13/01006-20070413ARTMAG90421-le_metier_de_traduire.php

Les critiques face à cette nouvelle traduction :

Télérama Nathalie Crom - Roman plein de sous-entendus, raconté à la première personne par la seule voix d'une narratrice un peu mièvre, malléable et impressionnable, semble-t-il, et dont on ne connaîtra jamais le prénom – pas plus qu'on ne sait quel crédit accorder à son récit, finalement trop univoque pour être honnête... –, Rebecca garde ses ambiguïtés, son opacité, son mystère. Un charme qui n'est désuet qu'en apparence et qui, plus profondément, captive et entête.

France Info - La première version française parue en 1940 comportait en effet de nombreuses coupes et omissions. C’est donc Anouk Neuhoff, traductrice émérite de Sylvia Plath, Dorothy Parker, ou encore Dawn Powell et Angela Huth, qui s’est chargée de redonner vie à ce grand classique de la littérature anglaise, vendu à des millions d’exemplaires dans le monde.

L’Express - Rebecca retrouve aujourd'hui, grâce à la nouvelle traduction d'Anouk Neuhoff, toutes les ambiguïtés psychanalytiques et sexuelles des personnages, quelque peu gommées dans la première version française.

Dans l’ensemble, je ne rejette pas la nouvelle traduction, c’est du beau travail. Cependant, certaines tournures de phrases, vocabulaire (mots, verbes, adjectifs…) ne me semblent pas « coller » à l’époque ou enlèvent quelque peu la poésie de la traduction de Denise Van Moppès. J’ai donc pris les deux traductions et fait quelques comparaisons pour étayer mon propos. Bien entendu ces remarques n’engagent que moi lectrice, mais il m’a semblé intéressant de voir un même texte traduit par deux personnes différentes et surtout à deux époques distinctes. À chaque traducteur, sa compréhension du texte, son ressenti et sa sensibilité. J’aimerais savoir si Anouk Neuhoff a relu la traduction de Denise Van Moppès ? Peut-être que non pour ne pas être influencée ou bien l’a-t-elle lu après son propre travail de traducteur ? That is the question !

TRADUCTION DE

DENISE VAN MOPPES

In Œuvres/Daphné du Maurier – Laffont, 1996 (Bouquins)

           TRADUCTION DE ANOUK NEUHOFF

In Albin Michel, 2015

Chapitre 1

                           Chapitre 1

P.1

❶« Aucune fumée ne s’élevait de la cheminée et les petites fenêtres mansardées baîllaient à l’abandon… »

❷« L’allée n’était plus qu’un ruban, une trace de son ancienne existence… »

                              P.8

❶« Aucune fumée ne sortait de la cheminée et les petites fenêtres à carreaux étaient ouvertes, abandonnées.. »

❷« L’allée n’était plus qu’un ruban, étique survivance du tracé de jadis… »

Remarques

❶l’emploi du verbe « s’élever » est plus adéquat.

Les « fenêtres mansardées » marquent plus le style d’architecture.

Remarques

❶Toutes les fenêtres sont censées être à carreaux !

❷ l’expression « l’étique survivance.. » est lourde 

Chapitre 6

Chapitre 6

P.30

❶ « Même maintenant où j’en ai tellement l’habitude, où je vis comme on dit sans défaire mes malles… »

❷ « Rien de matériel, pas une épingle à cheveux sur une coiffeuse, pas un tube vide d’aspirine… »

P.68

❶  « Même maintenant que j’en ai pour le moins l’habitude, que je passe en quelque sorte ma vie dans les cartons… »

❷ « Rien de matériel, pas une épingle à cheveux sur une coiffeuse, un flacon d’aspirine vide… »

                           Remarques

❶ Le mot « malle » est typique de l’époque

❷ On se serait attendu plutôt au mot « flacon »

Remarques

❶ Le mot « cartons » est trop moderne

❷ Le mot « flacon » est dans le même paragraphe que le mot « cartons », il aurait mieux valu employer le mot « tube » qui fait plus moderne et s’accorde mieux avec le mot « cartons »

 

 

 

P.71

 

« Sous le lavabo se trouve le vase de nuit »

L’héroïne se projette dans le voyage en train qu’elle doit effectuer avec sa patronne Mme Van Hopper, riche américaine.

Cette indication ne figure pas dans la traduction de D. Van Moppès et pour le coup souligne l’époque lointaine…

                               P.34

 « Fermez la porte » dit-il. Je la fermai derrière moi, et restai debout, assez intimidée, les mains pendantes… »

P. 76

 « Fermez la porte » ordonna-t-il. J’obtempérai et restai plantée là, un peu intimidée, les mains le long des flancs… »

                           Remarques

L’expression « Les mains pendantes » parle

mieux, on voit tout de suite l’attitude du personnage.

Remarques

Le verbe « ordonner » est un peu fort, car dans quelques instants il va demander la jeune fille en mariage !

L’expression « les mains le long des flancs » n’est pas très jolie

 

                  Fin du chapitre 6

                    Fin du chapitre 6

                             P.42

                                P.91

« Le fait est que cette maison vide l’énerve au point qu’il en a presque perdu la tête »

« En fait, cette maison vide lui a tellement porté sur le système qu’il a failli perdre la boule »

 

                        Remarques

L’expression « porté sur le système » est par trop moderne et le mot « boule » trop populaire.

                       Chapitre 26

                         Chapitre 27

                            P. 277

                             P. 535

❶« À notre gauche il y avait le fil argenté de la rivière… »

❷ « «Mais le ciel à l’horizon n’était pas noir du tout. Il était éclaboussé de pourpre, comme taché de sang… »

❶ Pour ma part je préfère le mot « fil » qui souligne mieux la notion de distance.

❷ Phrase plus légère

❶ « Là-bas, sur notre gauche, s’étirait le ruban argenté de la rivière… »

❷ « Mais le ciel à l’horizon n’était pas noir du tout. Il était strié d’écarlate, comme éclaboussée de sang… »

❶ L’adverbe de lieu « là-bas » est bien choisi ainsi que le verbe « s’étirer »

❷ L’expression « strié d’écarlate » est lourde.

La première traduction française avait été expurgée, ce qui explique la différence du

nombre de chapitres et le décalage du texte.